Etudiant de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) en hindi et dans le cadre d’un projet en traductologie, nous nous sommes interrogés sur les traductions du hindi vers le français et vice versa dans une moindre mesure, en particulier sur les traductions littéraires.
Pour faire un état des lieux, nous avons décidé de contacter le département culturel de l’Ambassade de l’Inde, puis de joindre deux éditeurs spécialisés dans la publication d’ouvrages indiens : l’Asiathèque et Acte Sud. Les entretiens ont été réalisés entre le 1er et le 12 décembre, par téléphone et sur la base d’une série de dix questions préalablement soumise par courrier électronique1. Ne disposant pas de dictaphone, nous avons pris des notes que nous nous appliquerons ici à retranscrire le plus fidèlement possible.
Nous proposons dans un premier temps de présenter brièvement les personnes jointes et de donner les quelques chiffres que nous avons pu obtenir. Ensuite nous évoquerons quelques entités et autres manifestations susceptibles de faire la promotion de la littérature indienne en France. Dans un dernier temps, nous montrerons que la traduction implique une dimension interculturelle qui dans notre cas présent constitue une barrière à sa diffusion.
Pour faire cet état des lieux des traductions entre français et hindi, nous nous sommes d’abord intéressés à la base de données qu’est l’Index translationum de l’UNESCO et qui permet de recenser toutes les traductions renseignées d’une langue vers une autre : Il y a 78 ouvrages répertoriés traduits du hindi vers le français, le dernier datant de 2006. Inversement, il y en a 38, du français vers le hindi. Sans même s’intéresser à la nature de ces ouvrages, ils sont à fortiori peu nombreux (Il y a plus de 150 000 références d’ouvrages traduits de l’anglais vers le français).
Nous avons donc décidé de contacter le département culturel de l’Ambassade de l’Inde à Paris en la personne de Madame Viviane Tourtet. Celle-ci affirme qu’il y a effectivement « peu de chose », que la majorité des œuvres indiennes que nous connaissons en France sont des traductions via l’anglais. Celles qui existent sont principalement des romans et de la poésie sanskrite. L’ambassade a connaissance d’un certain nombre de traducteurs assermentés ou non, comme la société SOGEDICOM sur les Champs-élysées. M. Bachman, son responsable, que nous avons pu joindre par téléphone confirme que, même dans le domaine juridico légal, le volume des traductions n’est pas « significatif ». Tout passerait par l’anglais. Enfin, l’ambassade rappelle qu’il y a quelques points de vente spécifiques à Paris dont les principaux sont les librairies franco-indiennes Kailash qui est aussi une maison d’édition, Ambika qui est aujourd’hui fermée et Fenêtre sur l’Asie, rue Gay Lussac.
Monsieur Sharma, éditeur chez Acte Sud, explique que depuis qu’il a lancé la collection Lettres indiennes il y a dix ans, seulement deux titres ont été traduits du hindi vers le français. Il s’agit de deux romans de Nirmal Verma : Le toit de tôle rouge et Un bonheur en lambeaux, tous deux traduits par Annie Montaut, professeur de hindi et de linguistique à L’INALCO. Monsieur Sharma estime à environ deux mille le nombre d’exemplaires vendus de ces romans. Il travaille également avec Monsieur Alain Désoulières, professeur d’urdu à l’INALCO. Rappelons ici que hindi et urdu, deux langues « jumelles » sont apparentées à l’hindoustani ; la première s’écrivant en devanagari, la seconde en nastalique.
Philippe Thiollier, un opérationnel de l’édition de l’Asiathèque, maison d’édition attitrée de l’INALCO, quant à lui a réalisé deux recueils de nouvelles de Krishna Baldev Vaid dont Histoire de renaissance traduit par… Annie Montaut avec le concours du Centre National du Livre (CNL). Il travaille entre autres sur une traduction de l’urdu avec Madame Marguerite Gricourt, professeur à l’INALCO ! Le titre n’a pas été dévoilé.
Concernant les subventions, M. Thiollier évoque le Centre National du Livre qui choisit sur commission quatre ouvrages par an. Monsieur Sharma explique que la difficulté vient du fait qu’il faut pouvoir proposer à la commission quelque chose de suffisamment original pour ne pas entrer en compétition avec une autre demande – de traduction d’un best-seller par exemple, mais également minimiser le risque d’échec commercial.
A la question des organismes et des institutions susceptibles de jouer un rôle dans la promotion de la littérature indienne, des éléments de réponses ont été fournis par l’Ambassade de l’Inde. Madame Tourtet constate que les manifestations littéraires autour de l’Inde sont bien souvent des initiatives venant d’associations. Elle évoque aussi le festival des Etonnants voyageurs de Saint-Malo auquel l’ambassade n’a finalement pas participé pour raison budgétaire et la suppression du festival Les belles étrangères. Conçu et organisé par le Centre National du Livre depuis 1987, ce festival favorisait la découverte de littératures étrangères ou d’auteurs encore peu connus en France. Il accompagnait la politique d’aide à la traduction, à la publication et à la diffusion menée par le Centre National du Livre. Le principe reposait sur l’invitation, chaque année, d’un groupe d’écrivains d’un même pays ou d’une même aire linguistique, et l’organisation d’une série de rencontres, pendant deux semaines, dans toute la France, avec des librairies, des bibliothèques, des universités, des théâtres et des associations culturelles, partenaires du Centre National du Livre. L’événement était soutenu par le Ministère de la culture.
Un rapide coup d’œil à la déclaration conjointe franco-indienne du 6 décembre 2010, lors de la visite du président français à New Delhi confirme que la littérature n’est pas une priorité dans le caractère de nos relations avec la plus grande démocratie du monde. L’alinéa concernant les échanges culturels, au sein duquel on aurait pu s’attendre à un mot sur la littérature est le dernier de cette déclaration de sept pages et fait cinq lignes !
Pourquoi la traduction d’œuvres indiennes du hindi vers le français reste un phénomène marginal ? De l’avis de tous, la traduction du hindi vers le français est un exercice difficile qui demande du travail et prend beaucoup de temps. Monsieur Sharma explique que le passage de l’indologie - une école académique qui a produit des ouvrages « confidentiels » destinés aux chercheurs - à une littérature indienne démocratisée n’est pas chose facile. Particulièrement en France où notre histoire commune avec l’Inde s’arrête prématurément. En Angleterre, il en va tout autrement. Le public est plus imprégné de notions et de concepts indiens. Il n’est pas nécessaire d’expliquer la signification de nibu pani2 (निंबू पानी) par exemple. Dans un contexte français, le renvoi à un index ou à des notes de bas de page est indispensable ce qui malheureusement ne coïncide pas avec l’idée que ce fait le lecteur d’un roman facile à lire. Toujours selon Monsieur Sharma, l’Angleterre est déjà passée - alors qu’on prenait plus le temps pour lire - par cette phase d’explication systématique de tous les termes ce qui lui permet aujourd’hui de mieux comprendre un livre indien. Le français lui ne veut pas d’explications, de préface, de renvois, etc.. Dans ce cas, la traduction peine à rendre compte de la richesse d’une culture qui plus est mal connue. Madame Tourtet parle de « déperdition » et d’ « appauvrissement » de certaines traductions françaises même faites via l’anglais.
A travers cette étude, nous avons pu constater que l’univers de la traduction du hindi vers le français reste un microcosme. L’Institut National des Langues et des Civilisations Orientales est pour ainsi dire le seul et unique garant de ce savoir faire. Les différents acteurs et entités susceptibles de faire la promotion de la littérature indienne en France ont un champ d’action restreint et des moyens limités.
La dimension interculturelle est identifiée comme étant l’obstacle technique majeur à la qualité des traductions et donc à leur succès.
Pour conclure, nous voudrions citer ces propos de M. Sharma qui a vraiment accepté de répondre à nos questions avec beaucoup de passion (L’entretien à duré une quarantaine de minutes) : « Un pays comme l’Inde a beaucoup à offrir [malheureusement] de grands auteurs restent dans l’ombre car il n’y a pas de traducteur. »
Matthieu CORDIER pour ICL3A02a en janvier 2012
1. La série de questions est donnée en annexe.
2. Boisson rafraîchissante indienne : De l’eau avec un zest de citron. Littéralement citron eau.
Bibliographie/webographie
Centre national du livre [en ligne]. <http://centrenationaldulivre.fr/>
Etonnants voyageurs - Festival du livre et du film [en ligne]. <http://etonnants-voyageurs.com/>
Index Translationum - Bibliographie mondiale de la traduction [en ligne]. <http://portal.unesco.org/culture/fr/ev.php-URL_ID=7810&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html>
Les belles étrangères [en ligne]. <http://www.belles-etrangeres.culture.fr/>
MONTAUT Annie, Histoire de renaissance - पिचले जन्म की बात है - bilingue hindi français, Paris, Langues & Mondes - l’Asiathèque, 2002, 216p.
Syndicat national des traducteurs professionnels [en ligne]. <http://www.sft.fr/index.php>